15.02.2008

"Tu ne fais rien ?"

« Tu ne fais rien ? »
Ça, c'est une phrase que j'entends souvent !
L'immobilisme, ça intrigue. Et quelqu'un qui reste sans bouger, par définition, ne fait rien.

Seulement, moi, quand je reste sans bouger dans un coin, c'est souvent que je suis en plein travail, et c'est très compliqué à faire comprendre.
Mon compagnon a pris l'habitude de me demander : « tu es occupée ? » même quand il voit que... je ne fais rien. Parce qu'il sait, justement, que je suis peut-être en train de faire quelque chose d'invisible.
Et ce quelque chose, c'est la première pierre de mes romans, sans laquelle je n'écrirai jamais : la réflexion.

Parce que c'est de cette manière, finalement, que « j'écris » mes romans. Je passe beaucoup de temps à les imaginer mentalement. A élaborer des scénarios, à donner du corps aux personnages, à entendre des dialogues, à voir des paysages inventés... Tout ça « sans rien faire ». C'est-à-dire sans rien faire de mon corps.

Mais comme c'est souvent mal compris, et qu'il est, je l'accorde, assez difficile de faire la différence entre quelqu'un qui s'ennuie, quelqu'un qui dort les yeux ouverts, ou quelqu'un qui réfléchit, j'ai élaboré quelques stratégies pour ne pas être dérangée dans ces moments précieux de réflexion, qui précèdent toujours l'écriture.

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"Tu ne fais rien ? " (Chut, je suis en train d'écrire mon prochain roman !)
(Photo E.B.C)



La première est le tricot. Lorsque j'ai les mains occupées à tricoter, on pense que mon cerveau est lui aussi occupé à tricoter. Or, je dois l'avouer : quand je tricote quelque chose de simple, mon cerveau est totalement déconnecté de mes doigts. Je suis alors tranquille pour réfléchir sans être interrompue.

La deuxième, c'est la fausse « grasse matinée ». Sous la couette, je fais semblant de dormir, alors que j'ai déjà le cerveau en pleine ébullition.

La troisième, c'est la marche à pied.
Là, ce sont mes pieds qui sont déconnectés. Ils avancent et, pendant ce temps, je réfléchis tranquillement en écoutant les oiseaux.

La dernière, ce sont les voyages en train.
Je regarde à travers la vitre et on pourrait croire que je contemple le paysage. En fait, la plupart du temps, je ne regarde rien du tout, je suis à mille kilomètres de l'endroit que je suis en train de traverser : je suis dans mes romans.

Ce sont des moments que j'aime beaucoup.
Mais ce sont les moments les plus fragiles aussi lorsque je vis avec d'autres gens parce qu'il y a toujours quelqu'un pour venir me dire : « Tu ne fais rien  ? »

14.12.2007

Comment vous est venue l'idée de cette histoire ?

Cette question, je crois que peu d’auteurs y échappent, et j’aimerais bien savoir comment répondent mes confrères et consœurs.
C’est une question complexe, parce qu’elle touche à la création même.
Ce qui est sûr, c’est que je ne me suis pas réveillée un matin en me disant : « Tiens, aujourd’hui, je vais écrire l’histoire d’un déserteur pendant la guerre d’Algérie, qui part au Brésil, et revient en France avec un petit garçon presque aveugle… »
Ce serait trop facile.

On peut parfois trouver des « facteurs déclenchant » des choses qui vont déclencher le processus d’écriture. Ce peut être une info entendue à la radio, une histoire qu’on nous a racontée, ou bien une photo, ou une musique même…

Mais pour « Les murs bleus », je ne me souviens pas vraiment de « facteurs déclenchant ». 
J’avais juste envie, depuis longtemps, de parler de la désobéissance civile et militaire, et d’insoumission. Il se trouve que j’ai rencontré des hommes qui s’étaient insoumis au service militaire, ou qui avaient déserté, ou qui avaient choisi l’objection de conscience (à une époque, pas si lointaine, où le service militaire était obligatoire).
Certains d’entre eux ont payé leur choix en faisant des mois de prison. J’ai beaucoup parlé avec eux de ce choix difficile à faire. Pourquoi certains le faisaient ? Pourquoi d’autres renonçaient ?
Lorsque j’ai eu dix-huit ans, je me suis moi-même posé la question : si j’étais un garçon, est-ce que j’irai faire mon service militaire ? Ma réponse était non, viscéralement non. Mais en réfléchissant, je me suis rendu compte que ça n’était pas simple… Une telle décision se paie parfois très cher.
Or ce sont des questions qui m’intéressent encore aujourd’hui, parce qu’elles posent la question de la liberté individuelle.

Lorsque j’ai commencé l’écriture des « Murs bleus », je ne parlais pas du tout de la guerre d’Algérie. Antoine était un déserteur dans un conflit sans nom, à une époque indéterminée. Puis je me suis rendu compte que cela n’avait pas de sens. La France avait traversé des conflits armés, et il y avait des exemples de désertions et d’insoumission pendant la guerre d’Algérie. J’ai trouvé alors plus intéressant d’ancrer l’histoire d’Antoine dans un contexte réel.

Ensuite, j’avais envie de parler du Brésil,
parce que j’y ai vécu quelques mois, et que c’était une expérience très riche, très dure aussi. J’avais à peine dix-huit ans lorsque je suis partie au Brésil, dans le Sertão, et je n’étais pas préparée à ce que j’allais voir et vivre (la misère, la pauvreté, la violence, les conditions de vie difficile, etc.).

Et d’autres questions m’intéressaient, comme celles des liens qui peuvent exister entre un adulte et un enfant
qui n’est pas le sien. Et comment la société « recevait » des gens qui, à un moment donné, avaient refusé de suivre un chemin bien tracé.

Voilà, donc, au départ, beaucoup de questions… Mes romans, peut-être, sont une façon pour moi de tenter d’y répondre, d’une manière ou d’une autre, et de partager ces ébauches de questions et de réponses avec des lecteurs et lectrices.

Et au milieu de toutes ces questions et de ces choix, il y a autre chose de plus mystérieux, et ça, je n’ai pas vraiment de mots pour en parler… Il naît parfois sous mes doigts des personnages que je n’ai pas imaginés. Ces personnages se mettent à avoir leur vie propre dans le roman, ils parlent et disent des choses que je n’avais pas pensé, pas prévu. Ils m’échappent… C’est la part de mystère, fascinante, toujours renouvelée. La part de la création pure qui, pour ma part, ne cesse de m’émerveiller. Des choses qui sont en moi et que je ne connais pas et qui arrivent, à travers mes mots, jusqu’à la lumière.

J’ai écrit « Les murs bleus » en 2001. Ce livre a bien failli ne jamais voir le jour.
À l’époque, j’ai cherché en vain un éditeur. Les éditeurs jeunesse m’écrivaient qu’ils aimaient mon livre mais le trouvaient trop dur, trop violent pour prendre place dans leurs collections, et me poussaient à aller chercher un éditeur « adulte ». Les éditeurs adultes, eux, me renvoyaient en jeunesse… Au bout de deux ans de recherches infructueuses (et de compliments accumulés !), j’ai remisé mon manuscrit dans un tiroir et je l’ai un peu oublié.
C’est en 2006 qu’un de mes amis écrivains, Sébastien Doubinsky, m’a reparlé de ce manuscrit qu’il avait lu et aimé. Il m’a poussé à chercher de nouveau un éditeur, et il a bien fait… Les éditions Syros ont accepté le manuscrit, qui a alors été retravaillé. Il a notamment été largement réduit (à l’origine, il était presque un tiers plus long).

Lors d’une rencontre en Allemagne, au mois de novembre dernier,
une lycéenne m’a demandé : « Est-ce que c’est parce que cinq ans se sont écoulés que votre livre a été accepté ? Parce qu’il est plus facile de parler aujourd’hui, en France, de la guerre d’Algérie qu’il y a cinq ans ? »

J'avoue que je n'avais pas pensé à ça, mais il se peut que cette élève ait raison. Et sa reflexion nourrit encore la mienne.